Des dizaines de milliers de migrants, pour l'essentiel de jeunes hommes et des adolescents, ont rejoint en quelques jours l'enclave espagnole de Ceuta, sur la côte nord du Maroc, provoquant une crise migratoire d'une ampleur inédite qui pèse désormais sur les relations entre Madrid et Rabat et agite l'Union européenne. Samedi 1er août, l'Espagne a estimé que la situation était « quasiment » revenue à la normale, après le retour au Maroc de « presque » tous les migrants arrivés ces derniers jours.
Avec près de 60 000 arrivées en l'espace de deux à trois jours, selon le président du gouvernement local, Juan Jesus Vivas, l'afflux est considérable au regard de la population de l'enclave, qui compte 84 000 habitants. Le ministère espagnol de l'Intérieur avance de son côté un chiffre de 50 000 personnes. Vendredi en fin d'après-midi, plus de 48 000 personnes entrées illégalement à Ceuta avaient déjà quitté l'enclave pour retourner au Maroc, ont précisé les autorités espagnoles.
Le bilan humain est lourd. Au moins 67 migrants sont morts en tentant d'atteindre Ceuta à la nage, a indiqué le ministre de l'Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, qui a déploré des « événements tristes, dramatiques ».
L'attitude des forces de sécurité marocaines suscite de nombreuses interrogations. Selon Ignacio Cembrero, journaliste spécialisé dans les questions migratoires en Afrique du Nord, ces forces « restent les bras croisés » depuis mercredi. « Pour atteindre la digue qui marque la frontière entre Ceuta et le Maroc, il y a des cordons de police et de forces auxiliaires, et il est évident qu'on les a laissés passer. Sinon, cela ne se serait pas produit », a-t-il expliqué. Carlos Echeverria, directeur de l'Observatoire de Ceuta et Melilla, estime pour sa part que le terme controversé d'« invasion » peut se justifier, dans la mesure où « des milliers de personnes franchissent illégalement une frontière internationale en exerçant une pression sur un pays voisin ».
Plusieurs explications sont avancées pour comprendre ce mouvement massif. La décision rendue le 8 juillet par la Cour suprême espagnole, selon laquelle le renvoi immédiat d'un migrant sans ouverture préalable d'une procédure administrative d'expulsion ne s'applique pas aux personnes arrivées par voie maritime, a pu jouer un rôle, même si elle n'explique pas, selon Ignacio Cembrero, « l'ampleur de la mobilisation ». La récente décision du gouvernement espagnol de régulariser des personnes entrées illégalement dans le pays, ou la perspective d'un changement de majorité qui pourrait porter au pouvoir un exécutif plus ferme sur l'immigration, ont également pu favoriser ces arrivées.
Plusieurs analystes y voient un moyen de pression de Rabat. « Le plus important, le contexte, c'est ce chantage permanent » exercé par le Maroc, a souligné Carlos Echeverria. Le Maroc revendique la souveraineté sur Ceuta et Melilla depuis son indépendance en 1956, tandis que l'Espagne refuse catégoriquement toute négociation sur l'avenir de ces deux enclaves. Pour Ignacio Cembrero, « les autorités marocaines y ont vu une occasion de forcer l'Espagne à négocier l'avenir de ces villes ».
Les migrants arrivés à Ceuta ne peuvent pas se rendre dans le reste de l'Union européenne. Les responsables espagnols rappellent que, conformément à la réglementation de l'espace Schengen, les deux enclaves de Ceuta et Melilla sont dotées de procédures spécifiques de contrôle aux frontières pour quiconque se rend sur le continent européen, par les airs ou par la mer. L'entrée irrégulière à Ceuta ne confère ni le droit de rester en Espagne, ni celui de gagner la péninsule, ni celui de voyager librement en Europe. Aucune des personnes entrées irrégulièrement n'a quitté la ville pour le continent européen.
La crise a immédiatement saisi la droite et l'extrême droite européennes, qui s'interrogent sur l'efficacité des contrôles aux frontières. L'Italie a annoncé vendredi suspendre temporairement les règles de l'espace Schengen vis-à-vis de l'Espagne. Vingt-deux dirigeants de l'Union européenne, dont la Première ministre italienne et le chancelier allemand, ont par ailleurs demandé samedi une « visioconférence d'urgence » des ministres européens de l'Intérieur pour évaluer la situation. Côté français, Emmanuel Macron a réaffirmé « sa solidarité » avec l'Espagne, tout comme le Royaume-Uni, qui s'est dit prêt à aider Madrid. Paris a toutefois annoncé qu'il multipliait par cinq le nombre de policiers et de gendarmes à la frontière franco-espagnole, portant leur nombre à 334.



