Evelynn Escobar invite les Latinas à se réapproprier la nature
Fondatrice de Hike Clerb, Evelynn Escobar milite pour que les femmes racisées, queer et trans se réapproprient les espaces naturels, entre héritage ancestral et lutte contre les barrières systémiques.
Et si le retour à la nature n'était pas une simple tendance lifestyle, mais un acte de réappropriation ? C'est la conviction d'Evelynn Escobar, fondatrice et directrice exécutive de Hike Clerb, un collectif de randonnée intersectionnel et décolonial. Depuis 2017, cette Américaine guatémaltèque et noire crée des espaces communautaires où les femmes racisées, les personnes queer et trans peuvent renouer avec le monde naturel, s'y sentir légitimes et y trouver un lieu de guérison collective.
Invitée du podcast Sin Vergüenza, produit par Somos et animé par Raquel Reichard, Escobar revient sur les obstacles historiques qui ont tenu les personnes marginalisées à l'écart des parcs, sentiers et autres espaces naturels. Pour elle, cette exclusion n'a rien d'anodin : le colonialisme a rompu le lien que les peuples autochtones entretenaient avec la terre, et le racisme ainsi que la xénophobie aux États-Unis ont perpétué cette déconnexion. Même les lieux où les ancêtres vivaient, cultivaient, priaient et se soignaient peuvent aujourd'hui sembler interdits à celles et ceux qui en sont issus.
« Il y a quelque chose de cruel et d'intentionnel à être séparé de cet endroit de guérison, de cet endroit où l'on s'épanouit », souligne-t-elle. Un constat qui l'a poussée à fonder Hike Clerb, une organisation à but non lucratif qui organise des randonnées et des sorties en plein air spécifiquement pensées pour les communautés minorisées. L'objectif : offrir bien plus qu'une activité sportive, un véritable espace de retrouvailles avec soi-même, avec les autres et avec une histoire souvent effacée.
Car pour Escobar, il ne s'agit pas simplement de « sortir dans la nature ». La formulation courante, qui réduit l'expérience à un choix de vie tendance, occulte la dimension ancestrale et politique de cette reconnexion. Marcher, respirer, observer un paysage, c'est aussi se souvenir. C'est renouer avec une lignée de femmes — mères, grands-mères, matriarches — qui vivaient en symbiose avec la terre avant que la colonisation ne vienne briser ce lien. C'est, en quelque sorte, se réapproprier ce qui n'aurait jamais dû être confisqué.
Le collectif Hike Clerb s'inscrit dans une mouvance plus large de remise en question de l'accès à la nature. Aux États-Unis, plusieurs études et témoignages documentent le sentiment d'illégitimité ressenti par les personnes racisées dans les espaces verts, qu'il s'agisse de parcs nationaux, de sentiers de randonnée ou de simples jardins publics. Les agressions verbales, le profilage racial, le manque d'équipements adaptés ou de représentations diverses dans les médias spécialisés constituent autant de barrières visibles et invisibles.
En créant des sorties réservées aux femmes et personnes queer ou trans racisées, Escobar propose une réponse concrète : la sécurité et la sororité comme conditions préalables à l'exploration. L'idée n'est pas d'exclure, mais de permettre à celles et ceux qui ont été historiquement repoussés de goûter, enfin, à la liberté de mouvement en pleine nature. Une liberté qui, pour beaucoup, relève encore du privilège.
L'entretien aborde également la manière dont cette reconnexion peut se vivre au quotidien, même sans être randonneur chevronné. Pas besoin de gravir des sommets pour renouer avec le vivant : une promenade dans un parc urbain, un moment d'observation des arbres, une respiration consciente au grand air peuvent suffire. L'essentiel, selon Escobar, est de se donner la permission de prendre sa place, sans culpabilité ni complexe.
À travers son parcours, la fondatrice de Hike Clerb incarne une génération qui refuse de dissocier justice sociale et écologie. Pour elle, la crise climatique et les inégalités raciales sont intimement liées : les communautés racisées sont souvent les premières touchées par la pollution et les catastrophes environnementales, tout en étant les moins représentées dans les mouvements de protection de la nature. Réinvestir les espaces naturels, c'est donc aussi une manière de peser sur les décisions qui concernent ces territoires.
Le message porté par Evelynn Escobar dépasse le cadre américain. En France, où les questions d'accès à la nature pour les populations issues de l'immigration commencent à peine à être documentées, son approche résonne avec les débats sur l'inclusion, la représentation et la mémoire coloniale. La randonnée, activité longtemps associée à un entre-soi blanc et bourgeois, peut devenir un terrain de reconquête identitaire et de soin collectif.
Pour celles et ceux qui souhaitent suivre ce chemin, l'épisode du podcast Sin Vergüenza est disponible sur Apple Podcasts et Spotify. Il offre une plongée sensible dans une réflexion qui mêle histoire personnelle, héritage culturel et engagement politique. Une invitation à considérer la nature non plus comme un décor lointain, mais comme un lieu de mémoire et de devenir.
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