La nouvelle mouture de la loi d'urgence agricole, examinée ce lundi soir à l'Assemblée nationale, suscite une vive controverse. Alors que les députés doivent se prononcer sur un texte censé soutenir les agriculteurs français, plusieurs organisations non gouvernementales et associations environnementales dénoncent une « prise d'otage » de la ressource en eau potable au profit de l'agriculture intensive. Le WWF, notamment, accuse le gouvernement de vouloir redistribuer l'eau aux agriculteurs au détriment des écosystèmes et de la santé publique.
Le texte prévoit un objectif de doublement des volumes de stockage d'eau à des fins agricoles d'ici 2035, souvent au détriment des zones humides. Or, la France en compte déjà plus de 800 000, considérées comme essentielles pour la biodiversité et la lutte contre le réchauffement climatique. « Le texte est inacceptable dans cette version. Parce qu'il met en danger l'environnement, notre santé et qu'il ne va pas aider les agriculteurs. Nous sommes très inquiets », assure Pauline Pennober, chargée de mission de l'association Eau et rivières de Bretagne. Elle craint que cette loi ne favorise que les plus gros exploitants, déjà bénéficiaires de subventions, et encourage la construction de mégabassines, dont l'eau s'évapore en période de forte chaleur, la rendant impropre à la consommation animale.
La rapporteure du dossier à l'Assemblée, la députée macroniste Nathalie Coggia, tente de rassurer en affirmant que « des concessions ont été faites » et que le stockage restera « adossé à une démarche concertée et fondé sur les meilleures connaissances scientifiques disponibles ». Elle reconnaît toutefois que « certains ouvrages de stockage pourront compenser des zones humides », à condition qu'ils présentent des fonctionnalités écologiques équivalentes. Une position jugée insuffisante par les défenseurs de l'environnement, qui soulignent qu'un bassin artificiel ne peut remplacer une réserve de biodiversité naturelle.
Ludovic Brossard, élu rennais et président de la collectivité Eau du bassin rennais, dénonce une centralisation des décisions au détriment des territoires. « L'eau ne doit pas être privatisée par certaines activités. Un cours d'eau, ce n'est pas un tuyau qu'on branche ou qu'on débranche », insiste-t-il. Il préconise de stocker l'eau dans les sols, en façonnant des terrains « éponge » plutôt que des paysages entonnoirs, et craint le lobbying puissant de la FNSEA, le premier syndicat agricole. En Bretagne, ce syndicat a déjà fait pression pour suspendre un schéma d'aménagement et de gestion des eaux qui prévoyait l'interdiction des pesticides dans les zones de captage d'eau potable. Si la loi d'urgence agricole était adoptée, ces trois années de travail seraient anéanties.
Le vote s'annonce serré, les députés étant particulièrement divisés sur ce texte. Outre la question de l'eau, la réintroduction de certains pesticides interdits suscite également des tensions. Les sénateurs doivent revenir sur le texte ce mardi, tandis que les ONG appellent à une mobilisation pour préserver la ressource en eau et les écosystèmes. La balle est désormais dans le camp des parlementaires, qui devront trancher entre les impératifs agricoles et la protection de l'environnement.

