L’afflux massif de migrants, essentiellement marocains, dans l’enclave espagnole de Ceuta a ravivé les interrogations sur les relations entre Madrid et Rabat. Ce mouvement d’une ampleur exceptionnelle, survenu le 30 juillet et suivi de l’expulsion des arrivants, s’est produit dans une zone habituellement placée sous haute surveillance, relançant le débat sur les non-dits de la coopération migratoire entre les deux pays.
Située sur la côte marocaine, Ceuta est bien davantage qu’une simple frontière entre deux États. L’enclave constitue l’un des principaux points de contact entre l’Afrique et l’Union européenne, où se croisent enjeux humanitaires, sécuritaires et géopolitiques. Depuis plusieurs années, Rabat et Madrid ont fait de la maîtrise des flux migratoires un axe majeur de leur partenariat, les forces marocaines menant régulièrement des opérations destinées à empêcher les départs clandestins vers les côtes espagnoles. En contrepartie, l’Espagne apporte un soutien financier, matériel et technique à cette politique de contrôle.
Ce partenariat s’était encore renforcé après le réchauffement diplomatique intervenu en 2022 entre les deux capitales, notamment dans la lutte contre les filières d’immigration irrégulière et les réseaux criminels. « C’est l’une des coopérations plutôt poussées, avec des hauts et des bas, mais c’est l’une des plus anciennes d’Europe », souligne Matthieu Tardis, chercheur et cofondateur de Synergies migrations. Pendant plusieurs années, cette entente a permis de limiter les tentatives de franchissement massif de la frontière de Ceuta.
L’afflux du 30 juillet rompt pourtant brutalement avec cette dynamique. Beaucoup peinent à croire qu’un déplacement de population d’une telle ampleur ait pu s’effectuer sans un « desserrement », même temporaire, du dispositif de surveillance côté marocain. Ce changement pourrait constituer un signal politique adressé à Madrid et, plus largement, à l’Union européenne. Rien ne permet toutefois d’affirmer que les autorités marocaines auraient volontairement facilité ces passages, ni que l’Espagne y aurait contribué.
« Il faut être très prudent, rappelle Matthieu Tardis. Je ne suis pas sûr que ce soit très profitable pour le Maroc de montrer sa jeunesse prête à fuir de cette manière le pays. Il ne faut pas tirer la moindre conclusion active de cet événement. » Pour l’heure, les gouvernements des deux pays se gardent de toute accusation directe.
Le précédent de mai 2021 reste dans toutes les mémoires. Près de 8 000 personnes avaient alors franchi la frontière de Ceuta en moins de deux jours, alors que les relations entre Rabat et Madrid traversaient une crise majeure après l’accueil en Espagne de Brahim Ghali, dirigeant du Front Polisario. Plusieurs responsables européens avaient estimé que le Maroc utilisait le contrôle des frontières comme un moyen de pression diplomatique. Rabat avait rejeté ces accusations, affirmant n’avoir fait qu’adapter son dispositif dans un contexte exceptionnel.
Réduire les événements de Ceuta à un simple différend entre Rabat et Madrid serait toutefois réducteur. Depuis plusieurs mois, les organisations internationales observent une augmentation des départs vers les côtes européennes. Les difficultés économiques persistantes, le chômage qui touche une partie importante de la jeunesse marocaine, les inégalités sociales et l’espoir d’un avenir meilleur continuent d’alimenter les projets d’émigration.
À cela s’ajoutent l’action des réseaux de passeurs, toujours capables d’exploiter la moindre faille dans les dispositifs de surveillance, et la circulation rapide de rumeurs sur les réseaux sociaux. En quelques heures, des informations parfois fausses annonçant une ouverture de la frontière ont pu provoquer des mouvements de foule difficiles à contenir. Les autorités espagnoles évoquent également l’influence de certaines évolutions juridiques concernant le traitement des migrants arrivant par voie maritime, dont l’interprétation peut renforcer l’attractivité de la destination espagnole.
Au-delà de l’urgence humanitaire et sécuritaire, l’épisode de Ceuta met en lumière la fragilité d’un équilibre construit au fil des années. Celui d’une coopération entre Rabat et Madrid qui demeure indispensable, mais reste vulnérable aux tensions régionales, aux évolutions diplomatiques et aux crises politiques.



