Les ministres de l’Intérieur des 27 pays de l’Union européenne se retrouvent ce mardi en visioconférence pour une réunion d’urgence consacrée à la crise migratoire de Ceuta. Cette enclave espagnole, située sur le continent africain à la frontière avec le Maroc, a été le théâtre, quelques jours plus tôt, de l’arrivée d’environ 60 000 migrants, essentiellement marocains.

Au-delà de l’urgence, l’objectif affiché est de tirer les leçons d’un épisode qui a mis en lumière les fragilités de la coopération européenne en matière migratoire. Selon Madrid, la plupart des personnes arrivées à Ceuta ont depuis regagné leur pays. Les autorités espagnoles font toutefois état d’au moins 72 morts après cette tentative, tandis que Rabat évoque de son côté onze victimes. Ces bilans divergents traduisent la tension qui entoure ce dossier.

Les images de migrants franchissant à pied ou à la nage la frontière hispano-marocaine ont immédiatement ravivé les divisions entre États membres. D’un côté, l’Espagne défend une approche ouverte et réclame de la solidarité. De l’autre, plusieurs pays, dont l’Italie et le Danemark, dénoncent une « immigration incontrôlée » présentée comme « une menace pour l’Europe ».

Dès les premières images de migrants gagnant Ceuta, ces États sont montés au créneau. Ils ont exigé d’exclure l’Espagne de l’espace Schengen, la zone européenne de libre circulation. Une demande politiquement explosive, mais juridiquement impossible au regard du droit européen. Elle a en outre suscité l’ire de Madrid, d’autant que Ceuta n’appartient pas, par dérogation, à cet espace.

Le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a répondu par une lettre adressée aux chefs des institutions européennes. Il y critique vertement l’attitude « égoïste » de ces pays et réclame une réunion d’urgence à 27. Quelques heures plus tard, une contre-missive signée par 22 pays, emmenés par l’Italie, le Danemark, l’Allemagne ou la Hongrie, demandait elle aussi une visioconférence d’urgence, mais dans un objectif différent: défendre une ligne de fermeté sur l’immigration.

La France ne s’est pas associée à cette initiative, estimant qu’elle revenait à instrumentaliser la situation. Paris a également souligné que l’immense majorité des migrants ayant franchi la frontière avaient déjà été reconduits au Maroc.

La réunion de ce mardi, prévue à 10 heures, doit permettre aux ministres de l’Intérieur de confronter ces positions. Selon une source diplomatique, l’Espagne a, dès la veille lors d’une réunion entre ambassadeurs, « exprimé sa frustration sur le manque de solidarité » manifesté par certains pays de l’UE. Plusieurs États membres se sont en retour interrogés sur le signal envoyé par Madrid, jugeant que certaines mesures récentes avaient pu donner l’impression que « les portes étaient ouvertes ».

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’est félicitée que cet échange puisse avoir lieu, plaidant pour une « réponse européenne commune » afin de « renforcer les frontières ». Parmi les pistes évoquées figurent une « surveillance accrue » et un recours plus poussé à « des barrières physiques ».

Pour Matthieu Tardis, spécialiste des politiques migratoires européennes et des réfugiés et co-directeur du centre de recherche Synergies Migrations, l’Espagne constitue aujourd’hui une exception en Europe. Ce constat intervient alors que les Vingt-Sept peinent à s’accorder sur la manière de répondre à la pression aux frontières extérieures de l’Union.