Les ministres de l’Intérieur de l’Union européenne ont échangé mardi pendant trois heures, en visioconférence d’urgence, pour tenter de répondre à la crise migratoire sans précédent survenue à Ceuta. L’enclave espagnole, frontalière du Maroc, a été le théâtre d’un passage massif jeudi et vendredi: au moins 72 000 personnes ont franchi illégalement la frontière hispano-marocaine à pied ou à la nage. D’après les autorités espagnoles, environ 70 000 d’entre elles sont reparties vers le Maroc, tandis qu’au moins 83 personnes ont perdu la vie en tentant de rejoindre l’enclave.

La réunion devait permettre aux États membres d’afficher une position commune après cette séquence. Dans un premier compte rendu, les Vingt-Sept ont « unanimement exprimé leur profonde solidarité envers l’Espagne ». Ce front uni contraste toutefois avec les demandes formulées avant la rencontre par plusieurs pays, dont l’Italie et le Danemark, qui réclamaient l’exclusion de l’Espagne de l’espace Schengen. Une telle mesure est juridiquement impossible. La ville autonome de Ceuta n’appartient en outre pas, par dérogation, à cet espace de libre circulation.

Pour Yves Pascouau, directeur général adjoint de l’association Forum réfugiés et ancien chercheur sur les migrations, cette apparente unité ne doit pas faire illusion. « Cette séquence a beaucoup d’aspects inédits, la tension est montée très vite, très haut et très fort », explique-t-il. Il doute que la réunion apaise durablement des tensions politiques alimentées par des considérations de politique intérieure. Une « levée de boucliers » s’est en effet produite contre l’Espagne, avec la mobilisation de 22 États membres, emmenés par l’Italie, le Danemark, l’Allemagne ou la Hongrie. Plusieurs de ces pays n’étaient pas attendus dans une posture de défiance vis-à-vis de Madrid.

L’expert relève tout de même un signe positif dans le compte rendu de la réunion: la présence de condoléances aux proches des personnes décédées, ce qui n’était pas le cas dans la lettre des 22. Il regrette cependant une « approche monolithique » consistant à réduire la politique migratoire au contrôle toujours plus poussé des frontières et au renvoi des personnes non autorisées à entrer sur le territoire. Les ministres ont également évoqué des systèmes d’alerte précoce, via le renseignement et la surveillance des réseaux sociaux, ainsi que des partenariats avec les pays tiers pour créer des opportunités permettant aux personnes de rester dans leur pays d’origine. Or, souligne Yves Pascouau, l’UE a des besoins de main-d’œuvre mais ne propose pas de véritables voies d’immigration légale.

Interrogé sur l’alliance de pays comme l’Allemagne, le Danemark ou la Finlande avec l’Italie de Giorgia Meloni ou la Hongrie, le spécialiste y voit l’effet de la politisation du sujet. Dans plusieurs États, la question migratoire est devenue sensible parce que l’extrême droite gagne du terrain depuis une quinzaine d’années, dans les débats puis dans les gouvernements. Les formations nationalistes sont désormais capables de peser sur les orientations de l’Union et de nouer des alliances au sein du Parlement européen.

L’Espagne est-elle devenue un bouc émissaire en raison de sa politique d’accueil plus favorable? Pour Yves Pascouau, « il y a un faisceau d’indices ». La lettre des 22 constitue une « attaque en règle » de la politique espagnole, accusée plus ou moins ouvertement d’avoir créé un appel d’air en régularisant 1,2 million de personnes. Cette idée est selon lui fausse, les arrivées en Espagne ayant baissé depuis six mois. Il dénonce aussi une « instrumentalisation », en partie frauduleuse, des faits: des représentants italiens ont laissé entendre que l’Espagne avait accordé la citoyenneté à ces personnes, alors qu’il s’agissait de titres de séjour.

Le ministre français de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a pour sa part estimé, au sortir de la réunion, que « l’espace Schengen n’était pas le problème, mais la solution ». L’analyse de Yves Pascouau est plus nuancée: l’espace de libre circulation est « mis à mal » depuis 2015 sous la pression des États membres. Il fait partie du « génie de la construction européenne », mais il pourrait être menacé à l’avenir si des formations politiques antieuropéennes accèdent au pouvoir, car ces mouvements nationalistes considèrent l’État-nation comme le seul espace politique naturel.